Garnier, "Les Juives"



Beaucoup de personnes s'appellent Garnier. Il ne s'agit pas ici de l'architecte, ni de l'explorateur qui remonta le Mékong en bateau pour nous conquérir pacifiquement le Laos, ni du grand éditeur de classiques. Nous parlerons de Robert Garnier, auteur du XVIe siècle, considéré comme l"ancêtre de Corneille. Il écrivit des poésies diverses, et deux tragédies : Les Juifves et Bradamante. Les oeuvres complètes s'arrêtent là. Les Juifves traitent de la captivité d'icelles après la prise du premier temple de Jérusalem par Nabuchodonosor, et l'auteur cite ses sources : la Bible, dans les Rois, les Chroniques et Jérémie, sans oublier le profane Flavius Josèphe dans ses Antiquités.
Bradamante se passe parmi les preux de Charlemagne, qui intervient dans l'intrigue. Bradamante aime Roger, vaillant compagnon d'Olivier. Mais c'est Léon, le Lion en grec, qui voudrait l'épouser. Or, Bradamante, fière guerrière, ne veut se marier qu'avec un homme qui l'aura vaincue au combat, de son cheval et de son épée. Re-or, il se trouve que Roger, Ruggiero en italien, tombe prisonnier. Léon le délivre et le sauve ! Donnant-donnant : je t'ai sauvé la vie, tu me cèdes tes droits sur Bradamante. Et comme en plus d'être un brave mec je suis un lâche magouilleur, c'est toi qui vas combattre, mais sous mon armure : personne ne te reconnaitra.
Pendant le combat, la guerrière tape de toutes ses forces, car elle aime Roger, et ne veut pas coucher sous un Grec. Mais Roger pare les coups, pour ne pas blesser sa bien-aimée. La fille est outrée, quoi, on fait semblant de ne pas se battre au maximum sous prétexte que je suis une femme, et pour finir, elle se fatigue de tant de coups d'épée trop souvent donnés dans le vide, et elle se fait acculer, épuisée, dans un coin de l'arène avec une apostrophe. Donc, on la livre à Léon, qui n'était même pas là. Cette passionnante histoire, dont je vous épargne les péripéties politiques et guerrières, est tirée de l'Arioste, Orlando furioso, Roland furieux, vaste épopée médiévale.
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Les Italiens au XVIe siècle et leur littérature, en latin ou en italien, jouissaient d'une renommée prestigieuse, car ils se rattachaient directement à l'Antiquité, tandis que La Gaule, puis la France, avaient perdu le contact avec Rome après la formation des royaumes germaniques. Il m'est impossibe de faire des comparaisons, n'étant pas non plus fervent lecteur de la Bible. J'ai trouvé beaucoup de vigueur, des répétitions, des chevilles dans les alexandrins, de grosses naïvetés, mais une grande conscience professionnelle. L'enthousiasme y fut modéré, car je n'ai fini ce modeste volume qu'en 2014, alors qu'il traînait depuis 1964, l'année de Dadou ron-ron. Le lecteur doit se concentrer le plus possible, vu la construction bizarre des phrases et l'intrication de l'intrigue.
Il se fait chier comme un rat mort, Il déteste ses études littéraires. Le théatre est comme la danse : il ne fait pas partie de la littérature. En juger sans le voir, c'est s'arrêter à l'étiquette. Les lamentations de Roger après sa victoire nous assomment. Seul un véritable acteur nous suspendrait à ses lèvres, par le rythme, par la respiration, par la diction :

"Mourons tost, depeschons, ne tardons plus ici,
Allons voir des Enfers le Royaume noirci :
Je n'ay plus que du mal et des langueurs au monde,
Ce qu'il a de plaisir à douleur me redonde." - "abonde".
Adieu cuirace, armet, cuissots, grèves, brassars,
Adieu rudache, espee, outils sanglants de Mars,
Dont le Troyen Hector s'arma jadis en guerre :
Je ne vous verrai plus devalé sous la terre."
Une note précise que dans le texte originel de l'Arioste, Roger ne disait adieu qu'à son cheval, ce qui prouve, dit-elle, que Garnier se souciait de la mise en scène. Disons plutôt du jeu de scène. Difficile d'amener un cheval sur les planches en ce temps-là. Mais si l'on comprend que l'on puisse dire adieu à son cheval, être animé, sensible, un "adieu aux armes" au sens propre peut prêter à sourire, j'entends, à le lire. Car un excellent acteur doit pouvoir nous tirer des larmes rien qu'à lire les prospectus de supermarchés. L'armet est la plaque en relief, près de l'épaule, où le chevalier appuyait sa lance avant de charger. Les grèves sont les jambières, sur le tibia, ce que les Grecs et les Troyens appelaient cnémides.
Au passage, un rapprochement se fait entre Hector, le plus grands des vaincus, et Roger, qui a humilié sa belle. La rudache ou rondache : un petit bouclier rond. Roger songe au suicide, ayant conquis sa belle sous les armes d'un autre. Leur dernier usage n'a pas été particulièrement glorieux...
"Et vous, Maistresse, adieu, adieu, Maîtresse, hélas !"
Littérairement, c'est infect. La France produisait ses premières tragédies, certes, mais un tel vers de mirliton nécessite un comédien hors pair, sachant rendre le caractère haché des sanglots sans sombrer dans le ridicule.
"Pardonnez-moi ma coulpe (ma faute), et n'y repensez pas."
Nous avons oublié à quel point les hommes pouvaient ramper devant les femmes au moindre écart de leur conduite à eux. Il est vrai que cette astuce baroque de combattre sous l'armure de son rival engage toute la destinée de Bradamante : le sort d'une femme était fixé dès le mariage, où l'homme reprenait tout l'empire qu'il avait fait semblant de perdre.

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